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Savoir lire.

Dernière mise à jour : 24 févr.




Marilyn Monroe lisant Ulysse de James Joyce, Eve Arnold, 1955
Marilyn Monroe lisant Ulysse de James Joyce, Eve Arnold, 1955

« Vous savez lire ».

« Vous savez lire », c’est peu, c’est tout, cela peut constituer absolument tout.

Savoir lire, qui aurait pu dire que cela me conduirait là où cela m’a conduite, à savoir, savoir lire dans ce qui, non s’écrit, mais s’entend, ou ne s’entend pas, tout en laissant entendre qu’il y a quelque chose à entendre, là.

Une autobiographie, ce n’est pas nécessairement très long.

Une parole, une rencontre, une formule.

A partir de là, une vie se dessine, se fixe, tient bon.

Comme dit Lacan au début du dix-neuvième séminaire, je sais à quoi m’en tenir.

A quoi ce qui relève de moi tient, à quoi cela tient, une vie – c’est la magistrale démonstration de Maupassant, Une vie, une ligne de force unique, un tracé vif, impitoyable, se terminant sur l’imbattable sagesse vulgaire la vie, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit.

A quoi l’on se tient comme à une rambarde sur un bateau qui tangue, tout aussi bien à quoi l’on s’en tient, voilà je m’arrêterai là, ça suffit pour moi, pas de liberté sans liberté de mourir, de choix toujours et depuis le tout début de l’être il y a, toujours, même entamé, entravé, souillé, et dès qu’il y a de l’humain il y a du choix.

A quoi l’on s’en tient, c’est aussi ne pas vouloir plus, non, cela ira, je me contenterai de cela, ce cela est-il commandé par le sujet que j’ai à être, dans cet élan que je suis, c’est la question.

Une parole, vous savez lire, une parole de Philippe Lacoue-Labarthe.

Une voix. Une main baguée. Un style. Être-pour-la-mort.

Une rencontre, celle d’un cliché philosophique, le roseau pensant, rencontré en un instant d’émerveillement pur, une vraie rencontre, telle une rencontre amoureuse, un franchissement de Rubicon, avant c’est avant, après c’est après, plus rien n’est pareil, la terre tourne sur son axe, autre ère, autre être, moment d’historisation de soi qui fait muter pour toujours, rencontre du philosopher, du penser, d’un autre monde, de la puissance de l’idée, je me souviens du choc que ceci existe lorsque j’en fus frappée, inoubliable, cela décida de moi, de mon sort – magie, malédiction – cela décida de moi. Moment de fascination. C’est le phallus-esprit qui fascine, redondance. Tout sera pesé à l’aune de cette monnaie, période d’existence, discours politique, choix de l’ami, ce qui a du poids est la logique de l’idée, pour le meilleur et pour le pire, éthique sans concession quelle logique suis-tu, psychopathe de la logique froide, mortelle.

Une parole écrite sur une copie d’Université. Une rencontre issue de l’ambition d’un professeur de lettres pour sa classe de seconde. Une formule.

Une formule, écrite comme toutes les formules dans lesquelles le discours de famille nous étreint à nous étouffer, qui nous définit au sens où un sceau de cire scelle les mots à l’intérieur d’une lettre. «T’es vraiment une intellectuelle ! », combinaison saugrenue d’admiration, de distance, infranchissable et de mépris pour celle qui ne sait faire que cela.

Cela n’empêchait pas d’investir le savoir,

Mais ce qui était ainsi lancé comme un anathème désignait d’abord et avant tout une incapacité, une infirmité, pas loin d’un état de vermine, cafard kafkaïen cloîtré dans sa chambre, rester dans sa chambre pascalienne pourquoi pas aussi, cela voulait dire « toi qui ne sais pas vivre comme les autres », c’est-à-dire, au fond, toi qui ne sais pas vivre.

Une formule de famille. C’est devenu moi. Vous savez lire, tu ne sais pas vivre, les deux faces d’une même pièce, comme pour chacun, là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. Tribute.

Une vie, ça n’est jamais si simple ni si compliqué qu’on croit.

 

Le 8 Février 2025.

 
 
 

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